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Les Enfants de Pen Bron, La Turballe

Les Enfants de Pen Bron, La Turballe

Un blog pour témoignage, un blog pour le site de Pen Bron de La Turballe, pour que ce Centre Marin continue son action, celle d'accueillir des enfants dans un cadre de vie et un environnement marin unique. Emmanuel

J’ai longtemps gardé le souvenir du cimetière et une fois la nuit tombée, je tentai de fermer les yeux mais à chaque fois la même angoisse me prenait la gorge et me serrait le coeur, j’étais à nouveau dans la dune, près de ces enfants, je revoyais ces prénoms de filles et de garçons, ces petites croix alignées sagement mais que de douleurs dans mon émotion…

Quelques jeunes étaient au courant mais aucun ne m’en n’avait jamais parlé,  depuis mon arrivée au centre.  

Je me souviens du matin où nous étions restés dans nos chambres après le bain,   un mercredi, sûrement…une fille de salle est venue nous chercher.
Cela se passa ainsi : elle m’a installé sur mon lit de promenade,  puis quelques autres copains "de chambres" se sont assis avec moi,  nous formions un "drôle d’équipage" jusqu’au moment où j’appris que nous allions tous rendre une visite au  dentiste. Du haut de mes 11 ans, enfin si je peux le dire ainsi, je n’avais jamais, encore, vu un dentiste.

Certains visages ont brusquement changé de physionomie, je lisais une certaine inquiétude et entendais quelques mécontentements … et moi à force de les entendre,   je ne me sentais pas mieux qu’eux
Une fois arrivée dans la salle d’attente, nous avons tous quitté  le lit, nous avons été installés sur des chaises en nous demandant de rester là sagement, que l’on viendrait tous nous chercher après la visite.

Certains n’ont pas résisté,  et les fous rires  ont éclaté. Une femme, sûrement l’assistante du dentiste est entrée et nous a demandé qui voulait passer en premier.
Nous nous sommes tous regardés,  aucun de nous ne voulait se désigner,  plus un bruit ne régnait dans la salle, nous étions tous cloués à nos chaises,  immobiles,  sans aucun mot.
Le temps semblait s’être arrêté,  quand bien sur,  elle se dirigea vers moi pour me dire : il faut bien un premier alors allons y…
Non mais,  pourquoi moi j’avais pas envie de passer le premier,  mais je n’ai pas eu le choix,  elle me prit dans ses bras et m’emmena  jusqu’au siège du dentiste.

A nouveau, j’entends mes  camarades fanfaronner et être tous contents de ne pas être à ma place et moi je suis  "assis à demi couché" à attendre, non,  je dirais à avoir peur.
Un homme arrive,  vêtu de blanc,  avec un large sourire surmonté d’une petite moustache. Il vient vers moi et me demande d’ouvrir la bouche pour vérifier l’état de mes dents.
Je le vois prendre un outil bizarre,  un objet fin,  plus fin qu’un stylo bille mais le bout était très,  très fin…
J’ouvre ma bouche,   mais néanmoins prêt à la refermer en cas de danger, je l’ouvre mais je ne suis vraiment pas tranquille,  il glisse un doigt dans ma bouche puis commence à scruter l’intérieur. Je vois son regard se rapprocher de moi, avec en éclaireur,  une lumière aveuglante. Je ne le voyais pas bien,  j’étais ébloui…
Il prend son temps,  fait passer son truc bizarre et métallique sur mes dents,  se remet en position bien droite sur mon siège et me félicite de l’état de mes dents et me fait un énorme sourire… Il me dit : "tu vois,  c’était rien,  allez file et continue à avoir de bonnes dents".
On me ramène, me redépose  sur mon lit. A nouveau aucun bruit dans la salle d’attente,  pour moi tout va bien, j'ai le sourire,  mais eux ne l’ont plus. Je les regardais tranquillement et attendais de voir lequel d’entre eux allait partir sur le siège du dentiste. Une fois les séances terminées, nous avons été ramenés dans  notre bâtiment.
J’ai aimé le dentiste ce jour là,  et ce sera bien la seule fois où j’aurais le plaisir de ressortir de chez lui  avec le sourire.


Les journées sont de plus en plus belles,  nous nous rapprochons du printemps,  la nuit tombait un peu plus tard chaque jour.

Nous allions parfois en promenade dans le centre, et plus particulièrement devant l’entrée du  "château",  oui l’entrée principale était magnifique, et devant s’étendait un parc. Nous profitions alors des arbres et surtout de l’air, du soleil. Et moi, je devinais la mer, là toute proche.  Pour nous  "les couchés",  ces moments étaient  importants, car  même au lit nous apprécions avec plaisir le fait d’être dehors,  nous sentions le vent  ou les rayons du soleil se poser sur nous…

Les  "marchants" jouaient un peu plus loin.

Ce centre était notre monde,  un monde où régnait un peuple d’enfants entouré de quelques adultes, de religieuses, de médecins, qui étaient là pour nous…un  royaume  pour des mômes, des gamins, des gosses malades… un endroit que l’on ne peut oublier,  un séjour, un vécu qui reste gravé en nous,  une histoire qu’il faut continuer d’écrire, un lieu qui ne doit jamais disparaître.

 

Sans le savoir je vivais mes derniers moments à Pen Bron,  je ne savais pas que mes parents allaient profiter d’un rendez vous avec le professeur Glorion pour demander mon départ du centre.
J’étais en cours  et comme tous les samedis,  je contemplais les aiguilles de l’horloge, c’est bizarre comme parfois elles semblent nous défier et prendre leur temps.

J’avais hâte de retrouver mon père et ma mère que je n’avais pas vus depuis 15 jours ;  Ma tante et mon oncle étaient venus passer un peu de temps avec moi le week-end dernier.
Si je n’étais pas studieux la semaine, le samedi matin je l’étais encore moins,  ma tête était ailleurs,  j’imaginais mes parents sur la route,  ils se rapprochent du centre, ils viennent au devant de moi…
Quel était l’objet du cours ce jour là, je ne le saurais jamais…

On a frappé à la porte de la salle de cours…une fille de salle est entrée,  je crois qu’elle s’appelait Laurence,  je me souviens de son visage,  de la couleur de ses cheveux, elle s’est montré patiente avec nous,  car il faut quand même bien reconnaître que nous étions pas toujours des anges malgré les sœurs,  nous étions de bons petits diables, parfois.
Elle est entrée en s’excusant de déranger le cours mais elle informe Tartine  qu’elle doit récupérer Emmanuel,  que ses parents l’attendent,  qu’il rentre chez lui.
D’un coup dans ma poitrine,  ça m’a fait comme un morceau de glace, j’ai eu froid,  je ne comprenais pas ce qu’elle venait d’annoncer, enfin  je le comprenais sans vraiment comprendre ou réaliser ce qui se passait.
Tout le monde s’est tourné vers moi,  je revois encore les visages des autres élèves braqués sur moi. Je lisais dans leurs yeux la chance que j’avais de rentrer à la maison,  je voyais de l’envie.

Les yeux de  Tartine affichaient un léger sourire, mais pas un soulagement, non, je n’étais pas un bon élève, je n’étais pas très sérieux, j’ai un peu lutté contre elle, mais là, non, elle était ravie de me savoir heureux sûrement de rentrer chez moi.

 
Pour moi une incompréhension totale, je devais venir au centre de Pen Bron  pour quelques mois, y faire de la rééducation,  ensuite je me suis entendu dire que je devrais peut être même y rester un an voire un an et demi,  alors que se passait-il !

On m’emmena avec mon lit vers la sortie de la classe,  j’ai dis au revoir à ceux qui se trouvaient en cours ainsi qu’à Tartine.
Une fois dehors,  des larmes ont commencé à couler sur mes joues,  à ce moment là j’ai compris que je rentrais chez moi,  que je quittais le centre.

Je réalisais aussi que j’allais partir sans revoir tous les amis que j’avais ici à Pen Bron,  ils étaient tous dans d’autres cours et moi je quittais le centre sans les revoir.

Le lit roulait sur le chemin en ciment me ramenant au bâtiment où se trouvait ma chambre.

Je pleurais,  mon cœur me serrait,  j’étais un enfant perdu dans des sentiments que j’avais du mal à contrôler. Je n’ai pas souvent pleuré à Pen Bron, mais là,  les larmes, je n’ai pas pu les retenir.
Quelqu’un m’a appelé,  juste derrière nous,  c’était Marie. Elle avait été mise au courant mais par qui je ne l’ai jamais su.  Le plus important était qu’elle soit là,  Laurence nous a laissé quelques instants.
Marie avait elle aussi des larmes, ses yeux pleuraient. Elle me demanda si j’allais revenir et quand,  j’étais bien incapable de lui répondre,  je ne m’attendais pas à ce départ.
Elle m’a tenu la main,  m’a embrassé et elle a glissé autour de mon coup la chaîne qu’elle portait,  une chaîne avec un médaillon de la Sainte Vierge pour ne pas l’oublier.

 

Nous avons repris le chemin de la chambre,  mes parents m’y attendaient. Ils étaient certainement partis plus tôt le matin car déjà toutes mes affaires étaient prêtes et il y avait des sacs partout.
La responsable du bâtiment est venue leur parler, ils devaient aller remplir les papiers pour ma sortie. Ils l’ont suivie en emmenant quelques bagages.
J’étais seul dans la chambre, comme je l’avais été la première fois,  le jour de mon arrivée. Puis des bruits dans le couloir,  Yannick et tous les autres ont surgi,  je pense que les filles de salle avaient fait en sorte qu’ils puissent sortir et venir me dire au revoir.

Ils sont tous venus avec dans les yeux un sourire triste,  tous étaient là et moi aussi j’étais comme eux,  triste de savoir que je partais,  triste de les laisser là.

Même enfant, dans certaines circonstances, c’est dur de laisser des personnes derrière soi, de partir…
Marie est revenue elle aussi,  elle s’est assise une dernière fois à côté de moi, et tous me parlaient,  tous me disaient la même chose,  tu as de la chance de rentrer chez toi.
Oui,  je rentrais,  oui j’en  avais envie depuis longtemps,  mais là,  je n’étais pas prêt et je ne voulais plus partir.
Nous nous sommes séparés,  Thierry et Robert,  ceux avec qui j’avais vécu ma maladie depuis le début, ceux avec qui j’avais passé et partagé énormément de choses,  de rires,  mais aussi des bagarres et quelles bagarres mais nous nous aimions comme de vrai copains.
Yann et Thierry m’ont accompagné jusqu’à l’ascenseur,  juste avant les filles de salle m’ont embrassés et dit au revoir puis la porte de l’ascenseur s’est refermée.

Nous avons pris la direction de la voiture, et nous avons quittés le centre. Nous avons pris la route vers la maison, ma maison. Du trajet, je n’en pas de souvenirs, j’étais encore là-bas, à Pen Bron.


Aujourd’hui encore le Centre de Pen Bron est bien présent en moi,  tellement présent que souvent j’y suis retourné, sans osé l’approcher, pourquoi… je ne peux l’expliquer,  je crois que l’instant doit venir et ne se commande pas, il faut se sentir prêt aussi à recevoir ses souvenirs, ses peurs d’enfants,  se faire face aussi d’une certaine façon.

Et un jour de juin 2009, 35 ans plus tard,  j’ai eu la joie, le trouble et l’émotion  d’y  pénétrer à  nouveau, mais debout cette fois ci, et cet instant, je l’ai vécu tremblant et impatient en même temps de tout revoir et de marcher dans le hall, puis aussi de prendre l’escalier, gravir une à une les marches de cet escalier  pour aller revoir les chambres…
Je ne l’oublierai jamais ce centre,  les enfants de Pen Bron, ceux d’hier bien sur, que je garde en moi, mais j’ai une pensée très forte pour ceux d’aujourd’hui.


Entre Pen Bron et moi,  entre nous les enfants de Pen Bron,  cela demeurera une belle histoire
Et j’y reviendrais, car, on y revient tous, un jour ou l’autre. Et pourquoi pas, s’y retrouver et se connaître, je pense à tous ceux qui nous ont contacté sur le blog.
Merci à vous

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