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Les Enfants de Pen Bron, La Turballe

Les Enfants de Pen Bron, La Turballe

Un blog pour témoignage, un blog pour le site de Pen Bron de La Turballe, pour que ce Centre Marin continue son action, celle d'accueillir des enfants dans un cadre de vie et un environnement marin unique. Emmanuel

Publié le par Emmanuel

L'habillement

         L'été une culotte courte et une blouse de couleur noire. Pas de fantaisie. Nous devions ressembler à des pingouins. Mon tablier était toujours taché.  Il n'était pas question d'en changer tous les deux jours.

Pour les bains de mer, la religieuse sollicitait ma tante pour fournir le slip. En même temps, ma tante Irène adressait un peu d’argent pour faire dire des messes à l’intention de la mère (décédée) de la religieuse Louise ou Madeleine.

 

Les repas et les punitions.

 

         Les repas pour moi étaient des moments parfois pénibles. Comme je l'ai dit dans la partie médicale, il fallait que les enfants prennent du poids. C'était le critère déterminant et essentiel d'une bonne santé, aussi bien à Pen Bron que dans nos familles respectives. Les bulletins médicaux que j'ai dans mes papiers ne parlent que de la progression de poids. Ainsi, nos familles étaient-elles rassurées. Un enfant qui prend du poids ne peut pas être malheureux car il se porte bien. Bien au contraire. Tout compte fait, j'ai été placé pendant 2 ½ ans pour y subir, contre mon gré, mais pour mon bien, du gavage comme pour un poulet fermier.

 

         J’ai oublié de quoi était composé le petit déjeuner, mais j'avais un grand bol posé devant moi. Tous les gosses étaient assis et derrière nous passait une "dame" qui présentait devant notre bouche une grande cuillérée d'huile de foie de morue. Il faut en goûter au moins une fois dans sa vie pour connaître le goût le plus dégoûtant de ce qui peut se boire et manger. Si l'on s'habitue à l'huile de foie de morue, ensuite rien sur le plan culinaire ne peut être rebutant.

 

         Pour ma part, il n'était pas question d'ouvrir la bouche pour avaler cette saloperie, alors la "dame" versait tout simplement cette cuillérée d'huile dans mon bol et là, au lieu d'avoir une seule mauvaise cuillerée j'en avais tout un bol de cette infâme mixture. Les menaces et claques ne me faisaient pas plier pour mieux avaler cette chose. Conséquence, j'étais puni. J’ignore le nombre de journées entières que j'ai passé enfermé dans les toilettes avec mon bol sur les genoux ? Je passais la journée sans manger. Je n'avais même pas le réflexe de jeter mon bol dans les toilettes, pour la bonne raison que Dieu voit tout, entend tout, que j'aurais commis là un péché et que je pouvais bruler dans le feu de l'enfer.

 

         Dieu et la crainte qu'il inspirait, selon les adultes, a été bien mal utilisé. Les religieuses avaient oublié que Dieu est aussi clémence et amour mais elles avaient des comptes à régler avec la société et le fait de savoir qu'elles n'enfanteraient jamais  devait les amener à nous faire souffrir, non pas par sadisme, mais parce que nous représentions ce qu’il leur était impossible d’avoir, ce qu’il leur était interdit.

 

         Un jour, à un repas de midi, il y avait une orange au dessert. Je n'aimais pas les oranges. Le plus discrètement possible, j’ai laissé rouler à terre en direction d'un autre enfant, ce fruit, au risque, pour lui, de passer pour le coupable qui jetait de la nourriture. Je croyais ainsi m'en tirer à bon compte, mais ma supercherie fut vite découverte pour la bonne raison que j'étais le seul à ne pas avoir de peau d'orange dans mon assiette. Les représailles, n'en parlons pas : giflé, enfermé dans les toilettes ou dans la salle d'eau. Je crois qu'une fois j'ai été privé de nourriture pendant un ou deux jours pour m'apprendre ce qu’est-la faim. Les religieuses pouvaient agir impunément puisque notre courrier était censuré et que, contrairement à aujourd’hui,  le téléphone,  nous ne savions même pas ce que c'était.

 

         La psychologie n'était pas encore entrée dans les mœurs. Pen Bron était une société dans la société (portes closes, pas d'étrangers, seuls doivent régner Dieu et la discipline. A la décharge des religieuses, je crois que ce mode d’éducation était généralisé car les brimades n’étaient pas le fait unique des religieux.

 

         J'en ai  versé des larmes, à n'avoir aucun recours, à n'avoir aucun secours, à n'avoir nullement le droit de geindre. Il ne m'est pas possible d'exprimer mes longs moments de crainte et de solitude. Pour passer le temps, je capturais des araignées que je retenais prisonnières entre mes mains. Une religieuse comprenait mon tourment et m’avait confié l’entretien d’un rosier. Je prenais du plaisir à m’en occuper. Aujourd'hui, en 1997, quarante ans après, si de tels faits existaient dans une institution, les médias s'en empareraient pour en faire la une. Enfin, quoi que ! ... lorsque l’on voit comment sont traités, parfois, des anciens dans les maisons de retraite et autres je peux toujours me poser la question.

 

         Le moment de la sieste était parfois très pénible, car je ne prenais pas toujours la précaution d'aller, auparavant, aux toilettes faire pipi. Il n'était pas question de demander la permission de se lever et pendant une heure ou deux dans mon lit, je me retenais avec souffrance. Le pipi au lit dans la nuit m'est revenu alors que j'étais propre depuis bien des années. Mon angoisse était à son comble lorsque je devais me lever, tout mouillé et transit de froid. Ensuite j'étais montré aux camarades de la chambre pour être tourné en dérision. J'appréhendais vraiment beaucoup ces moments.

 

         De temps en temps nous avions une projection des Laurel et Hardy. Nous attendions avec impatience cette distraction qui était pour nous un réel moment de joie. Comme j’étais rebelle, j’avais aussi des punitions qui consistaient à me priver de ces moments d’évasion. A l’inverse, je n’ai jamais été privé des bonnes paroles distillées par des missionnaires de passage.

 

         Autre forme de maltraitance. Le volet d’une porte, en se refermant, m’a écrasé le gros orteil du pied droit. L’ongle est tombé dans les jours suivants et je n’ai jamais reçu le moindre soin.

 

         Comme dans toute chose pénible et douloureuse, il y a du positif dans mon passage à Pen Bron. Cette petite société m'a appris à ne rien demander, ou presque rien, à me débrouiller seul et à ne pas me lamenter pour des petits riens. Plus tard, ma tante Irène dira bien des fois : "c'est un orgueilleux, il a honte de demander aux autres". Ma pauvre tante, tu ne comprenais pas pourquoi j’étais ainsi car tu ne savais pas.

 

         Ma tante justement écrivait de temps en temps à Pen Bron et envoyait un colis et de l’argent. L'argent c'était pour des "messes" et pour m’acheter une petite gâterie. Mais non voyons, le petit Charles ne manque de rien, il est même gâté, il a plein de petits copains. Soyons clair, il vit dans un monde formidable. Avec le prix d'une messe, il est possible d'acheter bien des choses (sauf les gâteries).

 

 

 

Les religieuses.

 

         A l'époque, les représentants de l'église avaient encore de l’influence, et personne (surtout dans notre milieu d'ouvriers et de paysans) n'aurait osé mettre en doute le bien fondé de ces méthodes éducatives. Quelques femmes aigries, exerçaient leur pouvoir tyrannique sur des enfants sans défense, loin de leurs familles

 

         En dehors de la prière qui précédait chaque repas, il y avait la prière du soir, vers 17h30. A genoux au pied du lit, nous récitions les litanies religieuses qui n'en finissaient pas. A genoux et sans avoir le droit de s'appuyer au pied du lit. Inutile de parler de mes souffrances, moi qui n'avais pas de muscle, je souffrais de partout à devoir tenir cette posture, et lorsque je me relevais, la peau de mes genoux était marquée par les intersections du parquet. Il faut, paraît-il, offrir les souffrances à Dieu pour nos pêchés. A 6/8 ans, je ne vois pas ou sont mes pêchés.

 

         Le dimanche, il y avait la messe dans la chapelle. Tous les enfants y assistaient. Nous étions derrière une grille. Le public assistait à l'office et nous, en quelque sorte, nous donnions le spectacle. L’assistance devait apprécier ces petites voix, ces petits hommes handicapés,  pour lesquels les "chères sœurs" se dévouaient corps et âmes.

 

         Une fois, nous avons été conduit en procession auprès d'une religieuse agonisante et, là, nous avons dû prier, chanter et lui faire la bise avant de la quitter et surtout avant qu'elle-même ne nous quitte. Cela m'avait rappelé notre mère sur son lit de mort. Froide.

 

         Deux religieuses dans ma vie ont compté : Sœur Louise à Pen Bron et une autre religieuse quelques années plus tard. Sans ces deux bonnes fées, je ne serais probablement pas ce que je suis aujourd’hui. A elles deux, elles rachètent les faiblesses et compromissions de certaines de leurs consœurs.

 

         Sœur Louise, lorsqu'elle était de garde dans les dortoirs, venait de temps en temps, après l'extinction des feux, me chercher dans mon lit et m'emmenait en me portant dans ses bras, avec discrétion,  dans la salle d'eau. J’étais assis sur ses genoux. Elle m'apportait un réconfort affectif et me donnait à manger des choses agréables. J'étais bien sur ses genoux. Je retrouvais presque une mère. Il me fallait être discret avec mes camarades, car cette sœur prenait aussi des risques en s’occupant particulièrement de moi. En effet, montrer un peu de compassion et de chaleur pour des enfants aurait été perçu, je pense, comme un acte de faiblesse non souhaitable pour une religieuse qui était censée être dénuée de sentiments tendres, et qui surtout ne devait pas jouer à la maman.

 

         Je respecte les religieuses car chacun doit conduire sa vie en fonction de ses convictions, de ses réflexions et de son héritage culturel. Le respect envers un être humain ne doit pas être dicté en fonction d’une religion mais d’un engagement personnel au service des autres. Je ne suis pas du tout d'accord avec les gens qui parlent de Dieu pour l'utiliser, le politiser, l’instrumentaliser. Je veux bien écouter ceux qui me parlent de la Bible car j'aime la confrontation des idées mais, selon moi, la Bible n'est pas toujours, paraît-il un exemple de tolérance.  Il est possible de tout lui faire dire et même le contraire de ce qu'elle dit.

 

l'école

 

         J'ai découvert pour la première fois l'école à Pen Bron. Mes problèmes de santé et l’éloignement ne permettaient pas une scolarisation. La classe unique était au sous-sol et la lumière filtrait par des vasistas trop hauts. Nous ne pouvions pas être distraits par ce qui se passait dehors. J'étais bon élève (compte tenu de mon retard), comme en témoignent mes notes scolaires. J'avais des bons points, et plusieurs fois j'ai eu la croix en qualité de premier de ma classe. C'est que l'institutrice avait une bonne pédagogie, probablement.

 

Notes scolaires :

  Concours de Noël 1954         46/60               Classement  1er

 

  Concours de Pâques 1955     Ecriture 15,5/20         Calcul 20/20               Opérations 16,5/20                Dictée 5/10                   Grammaire 4,5/20

 

  Concours de Pâques 1956     93/120 Place : 1er      Elève appliqué et travailleur

 

Je crois me souvenir que le local n’était pas chauffé. Je me souviens que mon nez coulait et que je n’avais pas de mouchoir. Nous, les élèves, avions du mérite pour apprendre dans de telles conditions. Nous ne nous plaignions pas, car, auprès de qui se plaindre ?

 

Les bains de mer

 

         Heureusement il y avait l'été, car, après la sieste on allait à la plage. Une plage (peut-être) réservée, juste en face du sanatorium,  et surveillée par les religieuses (elles n'étaient pas en maillots de bain. Dommage, j'aurais su ce qu'il y avait dessous la robe longue et noire). Il fallait que je tienne mon slip de bain d'une main car il était en laine et, par le poids de l'eau, il glissait sous les fesses. J'ai attrapé des sacrés coups de soleil, et pas question  de se plaindre ni d'avoir une crème quelconque. Dans le lit, le soir, j'en ai souffert et, en plus, je ne savais même pas ce qu’étaient les coups de soleil. Pas de possibilité de se mettre à l'ombre sur la plage car il n'y avait pas de parasol. Décidément, dans cet établissement, ils avaient décidé d'avoir ma peau car en plus des brûlures j'ai bien failli me noyer (il n'en est pas question dans les lettres des religieuses). Quelle horreur cette eau qui vous rentre dans les poumons ? Je suis resté deux/trois jours au lit.

 

Univers de femmes

 

         A part le docteur que je voyais épisodiquement et le curé tous les dimanches, mon environnement adulte n'était constitué que de femmes.

 

le départ

 

         J'étais en classe et une personne est venue me chercher. Je ne savais pas pourquoi et les enfants n'avaient pas l'habitude de poser des questions. Mes camarades de classe, mon institutrice n'ont pas pu me dire au revoir. Juste avant de partir de Pen-Bron, sœur Madeleine m'a donné un couteau suisse que j'ai gardé très longtemps et très précieusement. Avec l'égoïsme de mes  huit ans et demi, je suis parti sans regret mais sœur Madeleine devait avoir le cœur gros de voir partir ainsi son petit Charles.

 

         A mon grand étonnement on m'a annoncé que je quittais Pen- Bron. J'ai vu tante Louise qui m'attendait. C'était merveilleux de quitter ce triste endroit, mais j'avais aussi le cœur serré de quitter mes copains. Mes copains étaient ma famille, mes frères. Contrairement à l'aller quelques années avant, j'étais curieux de voir le paysage. En cours de route, j'ai mangé une banane très succulente.

 

         40 ans plus tard, chère religieuse Louise (pardonne moi de ne pas dire "ma chère sœur", mais j'ai ma propre famille) je te dis merci et  toi qui crois à l'après vie, d'où tu es aujourd'hui, reçois mes remerciements pour ton affection, ta tendresse et pardonne mon ingratitude. A toi seule, tu rachètes la médiocrité de tes compagnes religieuses. Je te souhaite un repos (éternel ?) auprès des gens que tu as connu et aimé. Si, comme je le crois, tu avais un regard bienveillant sur les enfants de Pen-Bron, si tu as prié pour moi pendant mon séjour à Pen Bron et après mon départ, il n'y a pas de raison pour que, moi aussi, je ne te retrouve pas un jour. Merci sœur Louise.

 

         Je crois bon de préciser que le motif de mon départ de Pen Bron est strictement médical. La science m'avait condamné ou du moins n’avait pas grand espoir car une lettre que je n'ai plus en ma possession mais qui précisait notamment "il est préférable que l'enfant termine sa vie au milieu des siens". Il était dit que je ne me retrouverais pas au cimetière des enfants de Pen-Bron.  J'en ai parlé à Lucie (une cousine plus âgée que moi) en 1996 et elle aussi se souvient de ce courrier adressé à sa mère ; ma tante Louise. Messieurs, 40 ans plus tard, je suis vivant, bien vivant. Un décès dans vos murs, cela aurait fait désordre. Votre erreur de diagnostic m'a peut-être sauvé la vie. C'est votre atmosphère religieuse et disciplinaire qui tuait à petits feux mon envie de vivre. Comme on dit, une médaille à son revers. Le revers pour moi c’est cette éducation à la dure qui vous forge un comportement pour la vie.

 

Mémoires rédigées en 1996.

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