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Les Enfants de Pen Bron, La Turballe

Les Enfants de Pen Bron, La Turballe

Un blog pour témoignage, un blog pour le site de Pen Bron de La Turballe, pour que ce Centre Marin continue son action, celle d'accueillir des enfants dans un cadre de vie et un environnement marin unique. Emmanuel

Publié le par Emmanuel

L’océan ! Pourquoi une telle envie, pourquoi pour moi cela ressemble au paradis !
L'océan, j'ai appris à l'aimer à travers la télévision mais surtout grâce à un homme fantastique qui a été le premier à nous emmener si loin dans les profondeurs marines, à nous montrer toutes les ressources marines, ces fonds sous-marins où se cachent des sites merveilleux et une faune souvent mystérieuse.
Oui, j’ai aimé ces émissions et tout gosse je rêvais de parcourir les mers à bord de la Calypso, être là, à travailler avec ce petit homme au bonnet rouge.
Même encore maintenant, qu'il a disparu, quel symbole ce bonnet rouge ! Il était entouré d'un équipage qui était dévoré par la même passion, la même envie… le commandant Cousteau nous a offert un monde merveilleux.
Alors tous les dimanches je me voyais revêtu d'une combinaison de plongée, harnaché d’une bouteille d'oxygène et muni d’une caméra ou d’un appareil photo pour immortaliser l'océan, garder les couleurs et en rêver une fois remonté et loin …
Voila pourquoi dans ce Centre la première chose que j'ai gardé en moi, c’est que l'océan était là, bien sur je ne pourrais pas y faire tout ce dont je rêve, tous ces désirs de grands explorateurs des mers, mais il est à la portée de mes yeux. J’en ressens l’odeur, l’iode si particulier…
Je n'ai qu'une hâte marcher sur le sable mais pour l'instant je me contenterais de le laisser glisser entre mes doigts.
Voilà, Pen Bron, comme je l’ai perçu le jour de mon arrivée. Premiers regards, premiers ressentis … face à ce château et ce que j’entrevois, et devine immense, l’océan…

Et pourtant au cours de son histoire, Pen Bron a été et de diverses façons occupé.

Au XVIII siècle, on y installa une usine d'engrais,

En 1824, un Nantais François Deffès commerçant de son état, décida d'y installer la toute première fabrique de conserves. Il allait profiter de la pêche des marins du Croisic et de La Turballe pour y faire les toutes premières boites de sardines à l'huile d'olive.
Installée tout d'abord près des falaises de la Turballe, il s'avéra que la petite ferme fut vite dépassée par l'ampleur de son entreprise, le site Pen Bron s’imposait alors pour le développement de sa conserverie.

1887 que dire de cette année si importante, Pen Bron allait alors trouver sa vocation.

Un homme de cœur troublé par la guerre de 1870, un homme de courage, un homme honoré par la France. Il fut élevé au grade de chevalier de la Légion d'honneur puis de la médaille militaire ainsi que la médaille de Crimée.

En 1871, il est inspecteur des enfants assistés à Niort, en 1878 il est nommé à Nantes.
Hippolyte Pallu, oui cet homme convaincu par le traitement marin pour certaines infections, est à l’origine du Centre marin de Pen Bron. Un sanatorium pour enfants scrofuleux va s’élever sur ce bout presqu’île et c’est avec lui que ce site va prendre toute sa dimension, son humanité au service de la santé et surtout des enfants, des enfants malades, perdus, ignorés, rejetés… nous somme en 1887 et la tuberculose sévit.

Il était important de rappeler l’origine de ce centre, je l’ai appris plus tard, et une relation, déjà si particulière avec cet endroit, me donna l’espérance puis la volonté de revoir ces lieux 35 ans après y avoir séjourné, j’ai alors renoué un lien…les sentiments et les regards sur nos vies changent ou s’apaisent.

La maladie m’a transporté loin de Châteauroux, où je laissais ma famille, mes camarades de classe et de jeux.
Pour moi l'histoire de Pen Bron débute en janvier 1975, elle se terminera le 15 juin 2009 et quand je dis terminé, je ne le pense pas, je dirais qu'un autre chapitre s'y est ouvert, je le découvre à chaque ligne, ici, écrites.

Un retour sur soi, sur moi, sur ce que j'ai vécu dans mon corps d’enfant, puis dans mon corps d’adolescent est douloureux mais nécessaire, il marque aussi et surtout un apaisement dans la mémoire de l’homme que je suis aujourd’hui.
En 1975, l'accueil est assuré, entre autre, par une jeune femme, je ne me souviens pas d'elle, mais tout ce que je peux vous en dire, c’est que ce 15 juin 2009, je me suis trouvé face à Madame Guillard, elle a débuté sa carrière au centre de Pen Bron en 1973, en souriant elle me dit qu’il est possible que nous nous soyons vu à cette époque, qu’il est possible que se soit elle qui m’ait accueilli.

Mais, je suis là, toujours installé sur mon brancard et notre arrivée était attendue, nous sommes dans la salle d’accueil.
Mes parents sont reçus par une sœur, ce centre est depuis son origine géré par des sœurs.

Puis, on nous guide à travers le centre. L’intérieur est magnifique, il y a une chapelle et une fois à l'extérieur tout en longeant les bâtiments, on découvre une magnifique pelouse, ainsi qu’un beau jardinDevant nous, un long corridor extérieur protégé par une verrière que j'emprunterais bien souvent mais allongé dans mon lit, uniquement allongé dans ce lit. Il permet de longer cet imposant bâtiment, oui c’est aussi grand à l'extérieur qu’à l'intérieur.

Au milieu, une porte, qui s’ouvre sur un couloir, là on nous dirige vers l'ascenseur.

Je comprends que nous sommes dans le bâtiment réservé aux enfants atteints des mêmes problèmes de santé que moi, mais pas obligatoirement de la même maladie.

Au rez-de-chaussée se trouvent les filles, je l’apprendrais très vite et à l'étage les garçons. Nous arrivons au premier étage et la responsable de service nous accueille avec un sourire enfin, je dis la responsable de service je ne sais plus, c'était peut être une fille de salle mais qu'importe le sourire et les mots étaient réconfortants.
Elle nous propose de nous emmener dans ma chambre, enfin pour moi dans une chambre, celle où je vais rester une fois mes parents partis.

Nous sommes en fin de matinée et peu d'enfants sont présents dans le bâtiment. Elle nous explique alors que les enfants sont à cette heure tous en classe.
Ce Centre a une école, nous pouvons suivre des cours afin de ne pas perdre une année scolaire ou tout du moins faire que nous ayons une vie sociale et scolaire en dehors des soins. Il faut rappeler que les hospitalisations durent souvent de très longs mois.

A l’hôpital pour enfants à Clocheville, pas de cours ! Je m’y étais bien fait.

Reprendre l'école, je n'envisageais pas cela ou n'avais pas l'envie d'y aller, j'avais pris l'habitude de rester dans mon lit et de ne rien faire de ces longues journées mais elles étaient sans leçons, ni devoirs, sans maître, sans contraintes si ce n'est de rester couché et d'accepter d'être patient.

Nous traversons un couloir tout en longueur avec d'un côté des chambres et de l'autre des pièces que je découvrirais au fur et à mesure de mon séjour, des salles de bain, un local où diverses choses sont entreposées et la salle des lavabos.
Nous arrivons presque au bout de ce couloir et nous tournons à gauche. Le brancard stoppe d’un coup, je comprends alors que nous sommes arrivés, je suis arrivé,
Là, une immense pièce, très grande et longue, où se trouvent alignés trois lits, je les revois encore aujourd’hui, ils sont d’une teinte bleu vert. Il y avait un lit, une table de nuit, un lit, une table de nuit, un lit, une table de nuit !

Comment était disposée la chambre ! Je ferme, là à l’instant les yeux… juste en face de ces trois lits, s’impose une table longue, très longue avec des chaises disposées tout autour, il y a une petite pièce communicante où se trouvent deux autres lits.

L'ambulancier, Monsieur Landureau, avait déjà transporté mon père pour son retour de Tours après une grave opération. Il ne restait à cet homme que quelques cheveux blancs sur l'arrière de son crâne, mais je me souviens aussi et surtout de sa gentillesse.
Il me prit dans ses bras pour me déposer sur mon lit, mon nouveau lit d'infortune.
Avant de partir, il expliqua à mes parents qu'il les attendrait à l'ambulance, qu'ils prennent leur temps, le temps de m’installer dans cette chambre, le temps de l’au revoir.

Ma mère s’est alors occupée de mes affaires, je la revois ensuite, assise sur le bord de mon lit mais je vois bien que mon père se sent mal dans cet endroit, il est pressé de partir, jamais je ne l'ai vu à l'aise, même à Clocheville.
Est-ce son accident de travail survenu quelques années plus tôt qui le stresse, je crois que je l’ai toujours senti mal, il descendait souvent fumer une cigarette ou bien il errait dans les couloirs.
Quand j'avais d'autres visites, des membres de la famille ou des amis, il se sentait obligé de demeurer dans la chambre, de ne pas marquer ces instants de son absence.

Et là je ne comprenais pas lui qui a subi une grave opération, lui qui suite à cette intervention était resté allongé dans un lit pendant des mois, lui qui a supporté le calvaire du bassin, de la toilette faite par des mains inconnues, lui qui est resté couché à l'heure des repas, lui qui n'a pas pu marcher pendant de longs mois, comme moi, lui qui était seul aussi, pourquoi ne me tenait-il pas la main, je n’avais que onze ans. Mais durant mon séjour à Pen Bron, tous les week-ends mon père a accompagné ma mère. Tous, sauf un, c’est ma tante qui est venue.

Je sais que mes parents doivent rentrer sur Châteauroux, ils m'embrassent, je les regarde s‘éloigner.

Par les fenêtres qui se trouvent entre ma chambre et le couloir, je les regarde aussi longtemps que je peux et c’est vraiment très peu.
Cette fois ci je ne pleure pas, je n'ai versé aucune larme, maintenant je suis habitué à être seul et à me retrouver dans un endroit inconnu.
Seul pas très longtemps, nous arrivons presque à l'heure du repas et les filles de salle sont venues installer sur la table de notre chambre les couverts du repas puis sont reparties.
Oui notre chambre, on m'a expliqué qu'elle sert aussi pour les marchands, que tous les jours les repas des marchands se tiennent dans notre chambre.
J'ai en face de moi le port et je vois dans ma tête débarquer les marchands du Croisic, je les vois venir s'installer, parler de leurs journées, rire ensemble puis nous laisser et partir rejoindre leur famille.
Mais pourquoi viendraient-ils manger là avec nous, enfin bon je les attends avec une certaine appréhension.
Du bruit dans le couloir, instinctivement je tourne la tête vers les fenêtres et observe ce qui se passe, j'entends parler et je vois un jeune garçon marcher dans le couloir, il a le visage bizarre mais ce qui m'inquiète le plus c’est que devant lui je vois une jambe en l’air, elle va de l'avant vers l'arrière, je suis là béat et je la regarde cette jambe et je cherche à comprendre mais il n’y a rien à comprendre, non impossible, je n'ai jamais vu cela, c’est incroyable ! J’ai les yeux rivés sur le visage et sur cette jambe. Je ne suis qu'un gosse et d'un coup je commence à avoir peur car il tourne et rentre dans ma chambre, devant lui il pousse un fauteuil roulant où se trouve un autre jeune qui tient dans ses mains une jambe, la sienne sans être la sienne, une jambe artificielle et il la balance ainsi encore et encore, je suis éberlué, mais rassuré quelque part aussi, et je m’attarde sur le visage du garçon qui pousse ce fauteuil.
Son visage, son cou et ses mains sont recouverts de grosses boursouflures, il est défiguré, il est brûlé...
Et je suis là à le regarder, à le scruter, mais je viens d’arriver et je vais apprendre à ne plus voir que le handicap, je vais réussir à détacher mes yeux de la maladie, des plaies, des visages et corps meurtris et oui ne plus voir que la personne qui est devant moi, simplement elle.

Ils se présentent à moi en souriant, ils ont l'habitude des nouveaux, ils sont dans le centre depuis un long moment déjà.

Dans le fauteuil roulant se trouve Thierry, le garçon brûlé se prénomme Yannick.

Les questions ne tardent pas à fuser : C’est quoi ton prénom ? Tu arrives d'où ? Qu'as-tu ? … voila le rituel des questions, tous nouveaux venus de toute manière y a droit.

J'apprendrais très vite à poser les mêmes questions à chaque personne nouvelle que je rencontrerais ici et je répondrais aux mêmes questions de tous les autres malades du bâtiment.
J'apprendrais même qu'il n'y aura pas que les enfants qui me poseront des questions sur ma maladie, plus tard tous les médecins que je rencontrerais dans ma vie me les poseront. Oui, plus tard aussi, mon handicap va soulever des questions et de mes réponses dépendra un oui ou un non pour un emploi.

Yannick a repéré les bonbons posés sur la table de nuit et naturellement m'a demandé s’il pouvait en prendre, bien sur que oui il peut en prendre, des bonbons, des gâteaux comme si c'était ce qui pouvait me guérir et je n'en manquerais pas.

Thierry en prit aussi et nous avons commencé à nous dire pourquoi nous étions là, enfin moi j'ai commencé à expliquer ce que j'avais comme je le pouvais à l'époque.

Fier de moi, je leur dis exactement le nom de ma maladie une ostochondrite bi latérale des deux hanches, croyez moi je n'ai jamais réussi à retenir des mots très compliqués mais là ce mot je le connaissais par coeur et le bi latérale me faisait sourire, cela donnait encore plus d'importance à ma maladie.

Je leur expliquais que j'avais le cartilage de mes hanches qui ne tenait pas et provoquait des blocages à l'intérieur du fonctionnement de ma marche, que parfois je me retrouvais bloqué. Je continuais, et confiais que le professeur Glorion avait reformé avec des petits morceaux d'os une pâte pour refaire mes têtes de fémur et que j'étais là pour que mes hanches opérées se consolident. Je devais faire de la rééducation, je n'avais pas le droit de marcher mais surtout je leur faisais bien comprendre que je pouvais marcher, que je pouvais me lever.

Il était important pour moi que l'on sache que je pouvais marcher que ce n'était qu'une interdiction.
Puis est arrivé Thierry, le Thierry de Clocheville, il sortait des cours, il avait été informé de mon arrivée. J'ai vu sur son visage un énorme sourire et je me suis senti beaucoup mieux, enfin une personne que je connaissais, nous avons parlé de suite de Robert je lui ai dit qu'il devait venir très bientôt nous rejoindre.

Je lui ai dis aussi ma crainte de savoir que les marchands venaient manger dans notre chambre le midi et le soir et je l'ai entendu rire, puis éclaté de rire et toujours dans ce fou rire, il m’explique alors que les marchants étaient les gosses de notre bâtiment, ceux qui pouvaient marcher se réunissaient dans notre chambre puisque c'était la plus grande pour prendre les repas.
Je me suis trouvé un peu bête mais soulagé en même temps.

Je n'ai pas eu à attendre longtemps pour faire la connaissance de tout le monde. Les cours étaient terminés et les filles de salle ramenaient tous les gosses sur des petits lits.
La pièce fut animée très vite de cris, de rires et de « tiens y a un nouveau » et là tout le monde se regroupa autour de mon lit !

Les filles de salle ont très vite rétabli le calme et fait passer tout le monde à table, enfin tout le monde ceux qui pouvaient et là le chahut c’est très vite calmé.

Thierry et moi, nous sommes assis dans nos lits, on nous a posé des tables adaptées pour poser nos plateaux. Premier repas au Centre de Pen Bron, une entrée un plat chaud un fromage et dessert, j'aurais souvent plus de laitage, c'était bon pour mes os.

A la fin du repas, tous sont revenus me voir et des questions, encore et toujours des questions, mais moi je commençais à être fatigué de la route, j’avais été malade durant tout le trajet, je tombais de fatigue, je leur ai offert des bonbons.

Nous avons repris un peu notre discussion avec Thierry, sur lui, son arrivée au centre et comment ça se passait.

Puis l'heure de la reprise des cours étant arrivée, il a été, comme les autres gosses, emmené dans la salle des cours.
Le silence est vite revenu dans la chambre, j'étais à nouveau seul, alors que tous les enfants se trouvaient en cours, j'étais couché, enfin assis dans mon lit.

J'ai pris un livre dans le tiroir de ma table de nuit et l'ai parcouru un peu mais je n'y ai pas trop prêté attention… mon regard parcourait les grandes baies vitrées, j'entrevoyais le port et quelques bateaux qui prenaient la mer, je les suivais d'une fenêtre à l'autre jusqu'à ce qu'ils disparaissent de ma vue.

Oui de mon lit, j’aperçois une partie du Croisic, de sa jetée, et devant mes yeux de petit môme, oui, il est là, l'océan, je n’en distingue qu’une infime partie mais chaque matin et soir au grès des marées, je vais voir partir et revenir les bateaux de pêche.

Tout doucement, je me suis allongé et me suis endormi.

Dans l'après midi une fille de salle est venue me voir, elle m'a parlé un peu mais je n'étais pas très bavard. Une fois qu'elle m'a laissé, j'ai allumé ma radio et écouté un peu RTL.

Depuis mon hospitalisation j’écoutais la radio, les chansons, les émissions de l'après-midi.

Mon émission préférée était les Grosses Têtes, un ensemble de personnalités qui répondaient aux questions d'un certain Philippe Bouvard, c’était drôle et je ne me lassais pas d'entendre leurs blagues.

Bien souvent je riais de les entendre rire, mais sans avoir certainement compris le sens de leurs propos ; ils m'auront accompagné bien souvent.

Les heures ont défilé et les garçons sont revenus de leurs cours. Nous avons discuté et ri ensemble très vite, plus vite que je ne l’aurais pensé, j'étais intégré au groupe.
Le repas du soir arrive et une nouvelle fois tout le monde est dans la chambre et là une cohue, les petits criaient, les grands essayaient des faire taire, mais rien à faire.
En fin de soirée les filles de salle sont venues fermer les volets, la nuit était tombée depuis un moment déjà mais j'aimais regarder le noir du dehors, ces volets blancs gris descendus, j'avais l'impression d'être enfermé, cloisonné.

Nous avons parlé avec Thierry très longtemps dans la nuit, il m'a raconté son arrivée au Centre, il m’a confié que sa mère n'était pas revenue le voir depuis et qu'elle lui manquait…
et je me suis endormi.

Il est sept heures, j'ouvre les yeux, je suis un peu perdu, je me demande où je suis mais très vite je comprends. Je sais où je suis et mes yeux n'ont qu'une envie, l’envie de se refermer. Qu'on me laisse me rendormir

Mais une fille de salle ouvre les volets et je retrouve cette magnifique vue, cela c’est bien réel. Le petit déjeuner arrive, je ne sais plus ce qu'il y avait mais certainement un chocolat et du pain, comme dans chaque hôpital.

Tous les marchants sont là installés devant leurs bols encore en pyjama et la journée commence avec des rires puis très vite, un à un, nous sommes emmenés au lavabo. C’est une petite pièce située près de notre chambre. La toilette commence, quand un gosse a fini un autre le remplace, les derniers n’ont pas trop d'eau chaude mais ça frotte dur, un coup de brosse à dents et nous voila tout frais, tout neufs.

Une première toilette sans bassine posée sur la table, comment je l'ai appréciée, avoir de l'eau qui jaillit du robinet et pouvoir une fois le savon passé sur le corps pouvoir le rincer correctement.

Avec la bassine, ce n’est jamais le cas, on rinçait une fois son gant de toilette puis après on a toujours l'impression que l'on se rince avec de l'eau savonneuse et je n’aimais pas ressentir l'effet que cela faisait, ma peau était toute raide mais là, le plaisir de pouvoir passer et repasser ce gant sur soi, une vraie toilette ! Un vrai bonheur !

Si je me rappelle bien, je suis arrivé à Pen Bron un mardi, donc là nous sommes mercredi matin et il n’y a pas d'école, nous restons dans nos lits une fois que nous y avons été redéposés.

Les discussions reprennent avec Thierry, on s'échange des gâteaux, on lit, on écoute la radio et nous reprenons notre rythme comme à Clocheville. Parfois nous restons sans rien dire…mes yeux sont souvent braqués sur le décor extérieur. Je vois quelques bateaux sortir en mer et je garde les yeux rivés sur chaque passage d'un de ces bateaux et sur ce petit bras d'océan offert à ma vue.

Thierry et Yannick se promènent souvent, ils vont d'un endroit à un autre mais ils sont là souvent avec nous et nous apprenons à nous connaître un peu plus chaque jour.

L’histoire de Thierry, c’est celle d'un gosse qui joue au ballon avec des copains dans sa cours, une bonne partie de football comme tous les gosses aiment à y jouer.

Mais un coup de pied dans un ballon un peu plus fort que les autres, un ballon qui monte, monte et passe par dessus la porte d'entrée de la cour et file dans la rue…un ballon qui fuit les enfants et Thierry, lui se lance à sa poursuite, il n'a qu'une seule et simple idée récupérer ce ballon très vite pour pouvoir reprendre aussi vite que possible la partie de football.

Il court, passe la porte d'entrée, s’élance dans la rue sans même regarder, traverse le trottoir et pose son premier pas sur la route, toujours obnubilé par ce ballon qui roule maintenant devant lui…

Après que dire, que dire que vous n'ayez pas compris, un camion arrive au même moment, ce routier est au volant de son camion, il roule comme tous les jours et là surgit devant lui un gosse, il arrive, il le voit mais il est trop tard, il aura beau freiner de toutes ses forces, écraser cette pédale au milieu des deux autres, rien n'y fera rien, le malheur arrive, il freine mais rien à faire il tamponne Thierry, il ne l'envoie pas en l'air non il l'écrase et le camion s'arrête, s'arrête trop tard mais trop tôt aussi.

La roue du camion est sur le bassin de Thierry, si mes souvenirs sont bons, c'est comme cela que Thierry a perdu sa jambe, par le fait que le camion se soit arrêté sur sa jambe, puis sur son bassin,
S’il l'avait percuté peut-être que Thierry aurait eu simplement la jambe cassée, je ne le sais pas mais, cette maudite roue a fait des ravages.

Thierry me dit que sa prothèse le brûle au niveau de son moignon et qu'il préfère ne pas la porter très souvent à cause de cela et c'est vrai que je le verrais rarement avec.

Et là, tout calmement Yannick me dit à son tour que si je sentais de mauvaises odeurs, il ne fallait pas hésiter à le dire à Thierry, je ne comprends pas et là Thierry remonte son pull et montre deux poches posées sur son ventre, une de chaque côté, une pour l'urine, une pour les matières fécales. Il me dit alors que lui-même, parfois, il ne les sent plus et qu’il fallait alors le prévenir.

Oui ce camion aura fait d'énormes ravages sur Thierry mais une chose est sur encore une fois comme je l'ai écris dans le blog, quand on est môme, on supporte tout, on accepte tout, lui il l'acceptait peut-être sans comprendre ou se rendre compte de ce qu'il avait sur le ventre et de cette jambe qui lui manquait.

Jeudi, un jeudi matin où on me laisse tranquille, une nouvelle journée commence, on me dit que je n'irai à l'école que cette après midi et j'en suis super content, je n'avais pas trop envie d'aller en classe.

Il me fallait une nouvelle fois affronter d'autres regards, ceux des autres enfants et surtout celui de la maîtresse et je redoute cet instant. J'ai une trouille comme un gosse qui se retrouve dans une nouvelle école et qui ne connais personne. Mais bon, c’est un peu le cas…

La matinée, je la passe une nouvelle fois seul à regarder de mon lit l'océan. L'heure du repas arrive très vite, trop vite mais voilà tout le monde est là à prendre son déjeuner et à discuter… ça parle, ça crie, il y a des disputes, enfin des petits mots qui partent de droite ou de gauche, comme dans tous les réfectoires sauf que là c'est une chambre.

L'heure arrive, le moment fatidique est là, je ne plaisante pas, croyez-moi…une fille de salle me prend dans ses bras et me dépose sur un lit à grandes roues je suis installé bien au milieu et on installe d'autres enfants autour de moi.

Direction les couloirs où l'on va prendre l'ascenseur pour aller dehors, l'air pur, je ne l'ai pas senti depuis mon arrivée, cela me fait du bien de sentir ce vent glisser sur mon visage mais c'est pas pour autant que je me sens mieux, j'ai toujours le trac.

Le jardin intérieur est magnifique, nous croisons des enfants, plein de gosses, les uns marchent difficilement, d'autres marchent aussi mais avec plus de peine encore car ils sont appareillés au niveau de leurs jambes de barres ou tubes en fer qui partent du haut de leur bassin pour rejoindre leurs chevilles. On dirait presque des jambes de robot, cela fait vraiment bizarre, certains ont pour avancer un déambulateur, ils marchent pas à pas, très, très lentement, leur démarche est décomposée comme au ralenti avec un boitement, un déhanchement qui leur donne l'attitude de quelqu'un qui va tomber ou trébucher. Je suis impressionné…


Nous arrivons en classe, on dépose certains des jeunes dans d’autres salles et bientôt on rentre mon lit à roulettes dans une classe où se trouvent d'autres lits et quelques tables, comme dans une vraie classe.

Tout le monde me regarde, tous les regards, comme je le redoutais, sont là à me dévisager mais le plus redoutable se situe la derrière ce bureau déposé sur une estrade
Une femme au visage abîmé par le temps, des lunettes posées sur son nez, des cheveux gris blancs, elle me regarde, je trouve drôle qu'elle ressemble à Tartine, un personnage de bande dessinée, une femme super forte qui règle les problèmes au fil de chaque page de la bande dessinée, oui elle lui ressemble trait pour trait mais elle me semble quand même beaucoup plus fragile, plus maigre, plus chétive.

Elle me demande mon nom, mon prénom, d'où je viens, depuis quand je suis arrivé au Centre et pourquoi je n'étais pas en cours ce matin.

Je suis sur qu'elle connaît les réponses à toutes ces questions, j’en suis persuadé mais elle cherche à me faire parler, je parle, je lui répond mais elle me fait répéter parce que je murmure et qu’elle ne m'entend pas. Je renouvelle mes réponses, je lui dis que je m'appelle Emmanuel que j'arrive de Tours et que j'habite Châteauroux, une ville située dans le centre de la France.

Elle me dit que je suis ici pour suivre une scolarité et essayer de tout faire pour m'empêcher de redoubler une année scolaire à cause de ma maladie, que la classe est de plusieurs niveaux et qu'elle s'occupe de nous tous en même temps, qu’elle donne aussi des cours à certains pendant que d'autres font des devoirs d'un autre niveau et la classe commence, enfin…

Je ne me souviens pas de tout, mais je sais que j'ai retrouvé très vite un livre de calcul que j'avais déjà en classe à Léon XIII, il était de couleur verte et les feuilles se détachaient au fur et à mesure que les cours avançaient. Il y avait les cours et les exercices d'application,
j'ai souri à retrouver ce livre parce que j'aimais ce genre de livre sans en être un vraiment… donc je pense que nous avons fait des mathématiques et ensuite du calcul mental où nous écrivions sur une ardoise les résultats, il fallait faire très vite.

Enfin la récréation arrive. Les enfants qui pouvaient marcher avaient encore une fois la chance de pouvoir sortir dans la cour. Là, assis sur mon lit avec d'autres je ne parlais pas, je ne faisais rien, je n'avais qu'une hâte que le temps défile très vite, et d'être enfin à l'heure de sortie d'école qui devait être 16H30.

Mais, la classe a repris et là le moment fatidique arrive quand Tartine, non pardon, Sœur Marguerite, c'était le prénom qu'elle avait, il est tellement gravé dans ma mémoire ce prénom… mais de toute ma vie quand je pense ou évoque cette maîtresse je l'appelle et l'appellerais toujours Tartine.
La maîtresse nous demande de prendre notre cahier de français, nous allons faire une dictée. Je suis décomposé, là j'ai eu un regard vers elle en la suppliant, en essayant par la pensée de la faire changer d'idée, j'aurai aimé avoir ce pouvoir à ce moment là, j'aurai aimé pouvoir l'hypnotiser et arrêter le temps pendant un instant et lui dicter autre chose que le mot dictée…
Mais je prends mon cahier tout neuf, je l'ouvre, je prends un des stylos qu'elle m'avait donné peu de temps avant et j'attends qu'elle commence, qu'elle nous donne le titre de cette maudite dictée.
Et voila, elle commence à parler, à répéter les phrases doucement puis un peu plus normalement, elle appuie bien la fin de chaque mot, elle fait bien les liaisons, elle parle, parle et ne s'arrête pas…enfin si à chaque point elle respire, à chaque virgule, elle marque un léger temps et reprend mais la dictée est dure, je remplis une page de mon cahier puis je vais à l'autre page. C'est pas possible, elle ne va pas s'arrêter de parler, de dicter, non, elle continue, mon stylo allait bientôt ne plus avoir d'encre, je n'aurais jamais assez de pages pour terminer ce texte qu'elle a devant les yeux, elle continue, elle parle, parle…

Enfin elle finit une phrase par un point final, je la regarde et là je l'aime d'un coup, je suis super content qu'elle ait fini, elle attend un peu, puis nous relit la dictée tranquillement, là j'écoute, je la regarde et je regarde tous les gosses, ils sont là installés la tête baissée sur leur feuille, les yeux rivés sur chaque mot qu'elle dicte l'un après l'autre. De temps en temps je fais comme tous le monde je regarde ma feuille pour faire comme eux, mais je la vois qui me regarde, je la vois qui m'observe et elle lit. Une fois qu'elle a fini de lire, elle nous conseille de relire tranquillement, tous chacun de notre côté, le texte et de corriger les fautes que nous aurions pu faire pendant la dictée.

Il n'y a pas un bruit dans la salle, pas un mot, on pourrait entendre le bruit des stylos tellement le calme règne dans la classe et tous ont les yeux sur leur feuille, tous, pas un seul n'a la tête en l'air, enfin tous, sauf moi, je regarde la classe, je regarde dehors, je regarde les dessins qui sont sur les murs et je regarde le vent qui fait bouger les quelques branches dehors.

Quelques instants après elle reprend la parole et nous demande si nous avons fini de relire et d'avoir surtout corrigé nos fautes et tous le monde répond oui.

Elle relit la dictée en épelant chaque mot important, chaque verbe de manière à ce que nous corrigions au fur et à mesure nos fautes à l’aide d’un stylo rouge.

Elle parle encore pendant un long moment et après avoir fait une légère pause, elle pose la question…

« Qui a fait dix fautes » quelques mains se lèvent et elle continue fâchée contre un ou deux élèves « Qui a fait neuf fautes » … puis huit et ainsi de suite et elle continue à dire que c'est pas bien et elle arrive à ceux qui en ont fait cinq, quatre et elle fait des remontrances sur certains élèves qui n'auraient pas du faire autant de fautes… je la regarde et moi dans mon coin, j'attends que cela passe, elle arrive à zéro et félicite ceux qui n'ont fait aucune faute, ils sont peu nombreux mais il y en a…

Puis elle nous explique que la dictée était très importante pour nous, que c'était le meilleur moyen de progresser, de maîtriser l’orthographe… puis d'un coup son regard se pose sur moi et là elle me dit et toi le nouveau je me rappelle pas t'avoir vu lever la main, tu as fait zéro fautes et la je répond non,
Là je me sens vraiment très mal, je la revois être en colère pour cinq ou six fautes et j'ai peur, je ne peux pas répondre de suite mais elle est là, me fixe, et soudain hausse le ton en me disant « je vais peut-être pouvoir savoir combien tu as fait de fautes »

Et là je lui réponds tranquillement en la regardant dans les yeux que j'avais fait… non je l'écrirais pas, non n'insistez pas, je le dirais pas même sous la torture, je ne vous dirais pas que j'avais fait plus de quarante fautes, je le sais, je n'ai aucune excuse et je ne chercherai même pas à me défendre en disant que cela faisait plusieurs mois que j'avais quitté l'école ; il est vrai que j'en faisais beaucoup moins d'habitude mais là quand même, cela faisait beaucoup…

Elle m’a regardé en me disant qu'il y aura du travail avec moi, enfin du travail… et puis ce n'était pas normal, elle m'a ridiculisé devant les autres, j'avais honte, je ne savais plus où me mettre, de toute manière je ne pouvais aller nulle part, mais d'un coup je l'ai haï, je l'ai détesté, je ne l'aimais pas et je ne remettrais jamais les pieds dans sa classe, quoique en y pensant je n'ai jamais mis les pieds dans sa classe.

J'ai attendu l'heure de sortie avec une haine en moi, une colère, je ne reviendrais pas dans sa classe.

Une fois rentré dans nos chambres, je suis dans une colère, je garde tout en moi, toute cette colère est enfermée en moi, si j'avais pu me lever et partir je l'aurais fait. Elle croit peut-être que cela va me motiver de m'avoir humilié devant tout le monde, non tant que les gens qui nous enseignent agiront comme ça, ils ne feront que nous dégoûter de l'école et là, c’est bien le cas.

Je ne parle pas, et tout le monde est au courant, on a beau être là, à ne pas pouvoir marcher, l'information, elle circule, et voilà, le nouveau est nul.

Je n'y retournerais pas, c’est sur, elle peut toujours courir, c’est impossible pour moi de retourner dans cette salle de cour.

La soirée a calmé ma colère même si en moi elle résonne sourdement encore.
Le lendemain matin, une fille de salle vient nous chercher, je refuse d'y aller, ha ! Non c’est impossible, alors elle essaye avec de belles paroles de me faire changer d'avis mais non je n'irai pas…
Des belles paroles, on est passé à un haussement de ton, d’autres personnes arrivent, elles tentent de me convaincre, elles me fâchent, je dis me fâche pour être polis mais je tiens bon.
Puis tout le monde baisse les bras et me laisse tranquille en me disant, ok pour ce matin, mais cet après midi, tu y vas…mais bien sur que je vais y aller, tu as raison toi…
Matinée tranquille, super tranquille, enfin l’heure du repas approche, mais le temps s’écoule et il faut aller en classe alors là je vous dis pas comment ils m'ont eu…

J'ai été pris par deux personnes qui m’ont attrapé et déposé sur le lit. Pas un mot, rien, je n'ai rien vu venir...

Je sais qu’ils m’ont eu, je ne râle même pas, je garde ma vengeance pour moi.
On arrive en cours naturellement, Tartine commence à nouveau à me mettre la honte en disant : « ce monsieur ne veut pas aller en cours, il en fait qu’à sa tête.» Je ne dis rien, pas un mot et d'ailleurs je ne ferais rien non plus.

Des mathématiques au français, rien de rien, je ne ferais rien.

J'attends le week-end avec impatience j'attends cette dernière matinée de cours et enfin revoir mes parents. Depuis leur départ, je n’ai aucune nouvelle, je suis là à Pen Bron dans le bâtiment Panckoucke au premier étage, nous faisons de jolis colibris, nous tous, nous incapable de marcher pour certains et pour d'autres une démarche un peu chancelante mais on a tous hâte de pouvoir voler comme les colibris, de prendre son envol et partir loin….

Depuis mon arrivée, je n'ai vu que les couloirs qui nous mènent en salle de cours, c’est pourtant immense ici, mais pour le moment, j'ai rien vu d'autre …

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alexandre 13/10/2015 19:40

oui l océan qui t apportait du reve et d ou cet amour pour l océan que tu as !

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